L’homme, l’ami, le camarade auquel nous rendons hommage ce soir en même temps que nous voulons témoigner aux membres de sa famille, à ses proches, notre sympathie, l’homme, l’ami, le camarade, le citoyen que vous tous à des titres divers, avez cotoyé, vous avez au fil du temps mesuré sa force de caractère, sa force de conviction, sa force d’humanité, sa dimension exceptionnelle.
Ensemble, le 1er septembre 2009, date qu’il avait choisie parce qu’elle marque l’anniversaire de la Libération de Dieppe en 1944 par l’armée canadienne, ensemble le 1er septembre, nous saluions son admission au grade de commandeur dans l’ordre de la légion d’honneur par décret du Ministère des Armées en date du 11 mai 2009.
Comme en 1983, le « parrain » de cette cérémonie, André Duroméa, ancien député-maire du Havre, colonel FTPF (franc tireur et partisan français) dans la résistance soulignait : « La vie de Charles est simple. C’est celle d’un militant dévoué, actif, consacrée à un idéal de justice, de liberté, de fraternité… Charles est une grande figure du mouvement ouvrier dieppois. Chacun connait son cœur, son courage indomptable, sa gentillesse ».
Cette dernière qualification en fera sourire ou grimacer certains. Parfois, et j’ai mesuré çà souvent ces dernières années, quand autour d’un café noir on échangeait sur nos préoccupations respectives, Charles avait la gentillesse du gladiateur qui a triomphé de son adversaire. En réalité, et quelles qu’aient été les circonstances et les interlocuteurs, Charles exigeait de la franchise, de la loyauté dans ses rapports aux autres. Il ne supportait pas les faux-semblants, l’hypocrisie. Il n’était pas gentil, pas complaisant avec les fourbes.
En revanche, et les anecdotes racontées me remontent comme un boomerang face à des partenaires ou des adversaires respectables et qui donc étaient eux-mêmes respectueux, même sur des controverses épineuses, des désaccords de fond et de forme, il cherchait l’issue honorable, le compromis qui ne compromettrait personne, la solution qui soit satisfaisante pour ceux au nom desquels il s’exprimait, et qui – c’était sa règle de calcul – et qui – serait la plus conforme à l’intérêt général.
Evoquant en deux phrases le parcours de Charles, André ajoutait : « pour les Dieppois, c’est avant tout un bon camarade, très travailleur, obstiné dans l’accomplissement de ses tâches et qui ne supporte pas la flatterie… »
« C’est aussi un ancien docker devenu employé à la sécurité sociale après la guerre, un militant dévoué, un élu responsable, consciencieux et respecté. »
Dans sa réponse, Charles Pieters déclarait d’emblée : « la vie m’a appris de bonne heure que l’on n’avait rien sans se battre ».
Mais c’est dans la suite de son propos qu’il exprimait son credo politique : « pour moi l’union a toujours été la clé de beaucoup de succès. L’union, c’est pour commencer l’esprit de la résistance, c’était pour notre combat la meilleure façon de puiser sa force de l’unité nationale, c’était une condition indispensable de la victoire. L’union après la guerre, nous l’avons faite aussi parmi nous les combattants, à un moment difficile. Avec mon ami Aubertot, avec Marie-Thérèse Lavenu (aujourd’hui Fainstein) nous avons créé à Dieppe une des premières unions locales d’anciens combattants. »
La vie de Charles, à l’âge où la plupart des adolescents cherchent leur voie, partagés entre l’insouciance des plaisirs et leur appréhension de l’avenir, la vie de Charles quant elle s’est affranchie de la tutelle familiale, de la dureté de ce foyer de misère et de violence, la vie de Charles quand il s’est installé à l’âge de 16 ans dans un petit logement du vieux quartier St Jacques s’est accomplie dans une lutte permanente. Il lui fallait gagner son pain, s’aguerrir au dur travail de maçon, exprimer et maîtriser la force qu’il avait en lui, parfois la rage, être sur le ring de boxe comme dans le ring de l’existence, apprendre l’esquive et l’assaut, rencontrer et découvrir l’estime de soi à travers l’estime des autres.
Il ne fallut pas longtemps pour qu’il trouvât dans le mouvement de la jeunesse communiste les amitiés fécondes, la camaraderie, et ces luttes collectives dans lesquelles sa propre lutte s’inscrivait comme une révolte et comme une espérance.
Etre à 16 ans immergé dans les turbulences de la crise mondiale partie des Etats-Unis en 1929 et déferlant sur l’Europe et la France, de ce cataclysme économique qui conduirait au printemps du Front populaire et à l’hiver glacial de la seconde guerre mondiale, être porté par la certitude qu’un pays et un peuple immenses là-bas, à l’est, sur les ruines de la féodalité tsariste construisaient une société nouvelle de justice et de liberté, c’était choisir d’être conquérant, de connaître l’exaltation des victoires, les congés payés, quinze jours par an !, de ne jamais céder au découragement, de ne jamais renoncer, d’être un artisan du progrès.
Charles a déjà la maturité d’un dirigeant syndical en 1936. Avec ses compagnons de la CGTU il a fait le coup de poing contre les fâchos en 1934. Sous la conduite de Marcel Dufriche, il apprend comment passer de la révolte spontanée à l’organisation de la révolution.
Son frère, Eugène Houssaye - dont il empruntera le patronyme dans les années de clandestinité – son frère s’engage dans les brigades internationales pour voler au secours de la République espagnole que les armées de Franco veulent et vont terrasser entre 1936 et 1939.
Le souvenir de ce frère disparu dans la bataille et jamais retrouvé, c’était ces dernières années, comme une hantise pour Charles. Il avait vécu par procuration sous ce nom d’emprunt qui lui avait sauvé la vie, le sien propre étant celui d’un condamné à mort.
Il ressentait comme une forme d’ingratitude de n’avoir pas pu ou su connaître et faire connaître l’histoire de ce frère sacrifié. De Ministère en Ambassades, en sollicitant la médiation de ses amis élus, il a cherché à savoir où et quand et comment Eugène avait trouvé la mort. Il aurait voulu qu’on inscrivit son nom, son épitaphe, sur une stèle. Il lui aura consacré quelques lignes dans son « Témoignage contre l’oubli ».
Lui-même va connaître dès les débuts de la guerre la férocité des nazis, leur acharnement à anéantir les communistes et les résistants de tous bords, leur entreprise génocidaire dont on ne mesure pas à l’époque l’abjection.
Membre d’une OS – Organisation Spéciale – puis des FTPF – Francs Tireurs et Partisans Français – entre coups de main, sabotages, actions de repérage et de renseignement et arrestations, interrogatoires, torture et captivité, la vie de Charles est tout entière confisquée par la guerre.
L’insoumission, c’est le trait qui caractérise l’engagement de Charles, ses évasions, le réseau des complicités qu’il tisse, le mépris de la mort qu’il côtoie et à quoi l’ont condamné ceux qui l’ont fait prisonnier quatre fois.
Il n’est pas seulement témoin des affres de l’occupation, de la collaboration, des souffrances du peuple. Il n’est pas seulement dans la nécessité de se défendre en défendant sa patrie et ses deux drapeaux, le rouge et le tricolore, il est dans son choix de guerre, son choix de justice et de liberté.
Buchenwald sera le terme de cette épopée tragique. C’est un de ces endroits où l’on ne va que pour mourir après avoir subi le joug de l’esclavage. L’horreur des camps de concentration nazis ne sera connue par le grand public que tard après la Libération. Mais elle ouvre un abîme de réflexion philosophique sur les limites ou l’absence de limites que la destruction de l’homme par l’homme pose encore aujourd’hui.
Inutile de préciser qu’au retour des camps, Charles comme ses compagnons de déportation, Marie-Thérèse Fainstein, Jacques Brunet, Pierre Kaufmann verseront dans les débats d’idées sur cette question le poids de leur expérience et de leurs souffrances et qu’ils deviendront à jamais les pourfendeurs de ceux qui nient ou minimisent la réalité des faits, des camps de la mort, les révisionnistes ou les négationnistes, ceux dont « le ventre de la bête immonde est encore fécond » (B. Brecht).
A Buchenwald cependant, la Résistance s’est organisée – compartimentée entre les détenus de différentes nations – mais structurée comme une armée de l’ombre.
On ne peut pas parler de contre pouvoir, le mot ne convient pas aux circonstances, mais de contre société qui vise à protéger du mieux possible ses membres, à faire front et être solidaire et ne pas sombrer dans la jungle sauvage où les nazis auraient voulu précipiter les détenus pour les faire participer à leur propre destruction physique et morale.
A Buchenwald, pour la section des prisonniers français, Marcel Paul est le dirigeant de ce réseau de résistance. Charles sera l’un de ses lieutenants. Et ce sont eux, avant l’arrivée des soldats américains, eux qui ont dans des conditions extrêmes, eux qui ont par une insurrection minutieusement préparée, eux qui ont réalisé la libération du camp le 11 avril 1945 à 14h.
Charles retrouvera les siens en mai de cette année là, sa compagne Augusta qui fut agent de liaison pendant tout le temps de ses absences, le fidèle Victor Dolé, le frère d’Augusta, ouvrier à l’usine Robbe.
ais c’est à Paris que pendant une dizaine d’années, comme membre influent du Parti communiste recomposé, il sera délégué au développement de la diffusion du journal l’Humanité.
Cette mission le fera voyager dans les départements de l’Ouest Français, nouer des liens d’amitié avec d’autres rescapés des camps ou avec des camarades recrutés dans l’enthousiasme de la libération.
L’enthousiasme, c’est celui de Charles quand les ministres communistes qui participent au gouvernement d’union nationale autour du général De Gaulle inscrivent dans la constitution de la IVème république ou dans la loi, des mesures préparées dans la clandestinité, dans l’union des maquis ou des réseaux, le programme du Conseil National de la Résistance.
Sont placés sous le contrôle de la Nation les secteurs stratégiques de la finance, de l’énergie, des transports et communications.
Sont définis et actés les statuts professionnels de la fonction publique, de l’Education Nationale, des corporations de cheminots, marins, dockers (cette loi de 1947 à laquelle ils disaient « tenir comme à la prunelle de leurs yeux »).
C’est par un véritable manifeste que sont déclinés les chapitres de la Sécurité Sociale (un arbre à quatre branches), ceux des Caisses d’Allocations Familiales.
vec les droits syndicaux instaurés, les droits du travail restaurés, le code du travail institué, c’est un véritable bouclier social que les compagnons de la libération mettent en place – qui va devenir le modèle social français (et dont je n’ai pas besoin de vous dire combien Charles pestait et enrageait de le voir détricoté toutes ces dernières années) souvent il lui arrivait même de me tarabuster quand il considérait que la résistance d’aujourd’hui n’était pas à la hauteur des coups portés.
Cette période de libération, donc de lumière, avec le droit de vote accordé aux femmes, la reconnaissance de la Nation à tous ceux qui l’ont défendue et à ceux qui ont été blessés, lésés pour l’avoir défendue, avec la protection de l’enfance et de la jeunesse, la liberté de la presse et le droit d’association rétablis, cette période a ses zones d’ombre.
« L’épuration » n’atteint pas toujours les cibles qu’il faudrait. Le nettoyage des administrations, des services, des cadres industriels tourne parfois au règlement de comptes. Il y a les femmes que l’on tond, les jugements hâtifs et erronés, les spoliations.
Il y a aussi, dans les entreprises et sur les chantiers, dans les bureaux ou les ateliers, un levain de luttes salariales qui prospère au rythme de la reconstruction.
Marcel Paul c’est le Ministre de Charles, Maurice Thorez c’est le ministre de son parti, Ambroise Croizat c’est le ministre de la sécu, le père d’une formidable institution de garantie sociale… celle-là même qui va accueillir Charles à son retour à Dieppe, en 1956, quand il passera des presses de l’Humanité à l’imprimerie des organismes sociaux CPAM, Urssaf, Caf.
Le demi-siècle qui commence avec le « cahier du retour au pays natal » à lui et à Augusta, c’est celui d’un travail patient, méthodique pour faire grandir dans la cité ouvrière et portuaire de Dieppe des syndicats autres que ceux des marchands, des cellules autres que celles des prisons.
La petite maison du Pollet où ils ont pris domicile avec Victor dans son chalet au fond du jardin devient le centre d’une activité permanente. On y réunit les camarades de la cellule de quartier, les amis des associations amies, les membres des cercles d’anciens combattants. On y répartit les tâches, on y prépare les manifs, les AG, les commémorations.
On y accueille quelques privilégiés – des camarades qui viennent se « ressourcer », Roland Leroy dont Céline lira le message tout à l’heure, Henri Alleg qui vient mettre les derniers ajustements sur son livre « la question », d’autres encore dont on n’a pas gardé le nom, parce qu’on n’avait pas à le connaître.
On y travaille d’arrache pied pour conjuguer avec les responsables de l’UL CGT, Irénée Bourgois, Gérard Jacqueline, Emile Godin, Pierre Hermantier, Pierre Poupinais, Roland Breard, Bernard Marechal et les dirigeants locaux du Parti Léon Rogé, Gaston Bellanger, Eugène Marechal toutes les opérations de propagande (le mot ne faisait pas plus peur à l’époque que la fumée de cigarettes) les meetings, les campagnes électorales (dont on sait qu’une à peine finie on en commençait une autre).On y perpétue les relations d’amitié et de coopération établies avec des correspondants d’au-delà du rideau de fer – ce cordon sanitaire tendu par les puissances occidentales qui sont entrées dans la guerre froide en même temps qu’ils ont évincé les communistes des arcanes du pouvoir en France. Les échanges franco-allemands, association chère au cœur de Charles et d’Augusta, deviendront France-RDA jusqu’à ce que le mur tombe et que des liens nouveaux soient créés avec les antifascistes pacifistes de Brauschweig qui honorent chaque année de leur présence les cérémonies du 8 mai et qui accueillent les délégations de France chaque début juillet là-bas pour commémorer la prise de pouvoir d’Hitler – par les urnes – et l’abomination du système concentrationnaire et de l’idéologie nazie.
Quand, à la tête d’une liste inédite d’union de la gauche, Irénée Bourgois succédant à Léon Rogé, prématurément disparu, devient maire conseiller Général de Dieppe, que Charles est élu 1er adjoint – les autres membres de l’exécutif étant Henri Pinson, Gérard Jacqueline, Albert Legras, Julien Rade, Jacques Lemonnier, Robert Verneuil, Marie-Thérèse Fainstein – c’est pour lui non pas une consécration, mais une reconnaissance du formidable travail qu’il a accompli dans la guerre comme dans la paix, reconnaissance qu’il apprécia d’autant plus qu’elle lui vient par le suffrage universel alors qu’elle lui est refusée par les plus hautes autorités de l’Etat.
Il faut des années de chicane pour obtenir la carte de combattant déporté et ce n’est qu’en 1983 qu’il sera adoubé Chevalier dans l’ordre de la légion d’honneur.
Entre 1971 et 1983, Charles dans ses délégations d’adjoint aux sports, aux anciens combattants et à la gestion des personnels donnera la pleine mesure de ses qualités d’organisateur, d’ordre, de discipline, de confiance fondée sur la coresponsabilité. On lui doit l’OMS, le CMND, le CM, la relance du ROD, mais aussi la Maison du Combattant, l’ULAC, et un soutien constant aux militants de la vie associative bien au-delà de l’animation et de la solidarité sociales.
Après la fusion Dieppe-Neuville, qui prit effet au 1er janvier 1980, Charles demanda à être relevé de son mandat d’élu. « En 1983, à 69 ans, je dois laisser la place aux jeunes » disait-il. Comme Henri Pinson. Mais pendant que ce dernier allait reprendre du service à tous les échelons de l’UNRPA, Charles continuerait depuis son nouveau domicile, l’appartement de la rue de Blainville, à participer à la vie des clubs, au travail de mémoire, notamment en apportant à Guy Landragin, Président de l’Association Buchenwald-Dora le soutien matériel et moral qui lui est fort utile pour organiser des voyages « pour savoir, pour mémoire contre l’oubli » avec des collégiens de Dieppe et du Département sur les lieux mêmes où le camp fut construit, mais aussi en gardant avec ses correspondants allemands, ceux de la VVN et d’autres plus personnels, des liens d’amitié.
Il avait emprunté à Valentin Feldmann, à Desnos, à d’autres poètes et philosophes résistants, l’idée que combattre l’Allemagne n’était pas combattre tout le peuple allemand.
De toutes les photographies qui ont été publiées à l’occasion de ses nominations dans les grades successifs de Chevalier, Officier puis Commandeur de la Légion d’Honneur, celle qu’il préfère le montre entouré de presque tous les membres de sa famille à qui il a dédié « témoignages contre l’oubli ».
C’était, bien avant qu’il ne parte pour son dernier voyage, le souvenir qu’il souhaitait emporter, conserver, le souvenir de l’arbre porté par la sève de l’affection jusqu’à l’extrémité de toutes les branches.
Aux membres de sa famille, à tous les siens qui lui étaient si chers, je souhaite qu’ils portent en eux la fierté de l’action et du message que Charles leur a légués.
En préparant ces quelques mots, beaucoup de souvenirs se sont bousculés, l’un d’entre eux résume ce que Charles représentait pour moi, pour nous tous.
Il y a quelques années, peu de temps après le décès d’Augusta, dont il ne s’est jamais remis, la santé de Charles vacille et nous fait peur déjà. Sur son lit d’hôpital, je vois Charles devant son assiette. Il avait mis de côté l’équivalent d’une cuillère de purée et un minuscule morceau de viande. A mon invective affectueuse et maladroite : « faut que tu manges plus que çà Charlot si tu veux te retaper vite », il me répond : « tu sais à la libération de Buchenwald, nous avons donné la consigne aux ventres vides et affamés de résister à la faim pour réapprendre à manger, tu crois quand même pas que je vais me faire avoir aujourd’hui ! »
Jusqu’à sa mort, Charles représentera pour moi, pour nous tous, « une leçon de vie ».