Interventions et discours | 19/03/2011

Cessez-le-feu en Algérie « 19 mars 1962 »

Nous sommes aujourd’hui réunis à l’Hôtel de Ville pour rendre un nouvel hommage aux victimes de la guerre d’Algérie, à tous les Dieppois et les Neuvillais qui ont vécu les horreurs d’un conflit particulièrement meurtrier, fratricide même, en commémorant la date du 19 mars 1962 qui marque l’arrêt officiel des combats.

En effet, c’est le lundi 19 mars à midi, après huit ans d’une guerre qui n’a jamais voulu dire son nom, d’abord appelée pendant longtemps pacification, puis opérations de maintien de l’ordre ou encore événements (elle ne devient que très tard la guerre d’Algérie), que cessent officiellement les combats sur le terrain entre les troupes françaises et les combattants de l’armée de libération nationale soutenus par tout un peuple.

Cette date importante est alors vécue comme un profond soulagement par une grande majorité de Français. Pour les Algériens, elle signifie aussi la fin de la colonisation de plus d’un siècle de présence française et le début d’une indépendance si longtemps rêvée et désirée.

Le 19 mars est une date lourde de sens, synonyme de cessez le feu, même s’il n’est dans notre esprit absolument pas question de passer sous silence les violences qui au-delà du 19 mars ont provoqué les ultimes victimes d’un conflit que les généraux de l’OAS tentèrent de prolonger guidés par une véritable folie meurtrière.

Entre 1954 et 1962, soldats de métiers, jeunes appelés et rappelés du contingent, harkis, tous furent confrontés à la même épreuve. Parmi les deux millions de jeunes français mobilisés, 27 000 ont été tués. Parmi eux, je le disais au début de mon propos des Dieppois et des Neuvillais pour qui je souhaite que nous ayons ce matin une pensée émue.

Du côté Algériens entre 500 000 et un million et demi de civils et militaires ont perdu la vie au cours de cette guerre insupportable.

Sans oublier les morts en France : les 141 Algériens tués et les centaines d’autres blessés lors des manifestations à Paris le soir du 17 octobre 1961, mais aussi les 9 morts et les 250 blessés parmi les Parisiens manifestant pour la paix au métro Charonne ou encore les dizaines de victimes des attentats de l’OAS comme la petite Delphine Renard, restée aveugle après l’attentat qui visait André Malraux.

Faut-il rappeler que pendant ces événements dramatiques, le préfet de police de Paris n’était autre que le sinistre Maurice Papon.

Pour les proches des victimes, pour tous ceux pour qui ce conflit fut un profond traumatisme, le 19 mars 1962 résonne comme un espoir de paix. Un espoir qui prend forme avec les résultats du référendum du 8 avril 1962, puisque 90% des votants ratifièrent les accords d’Evian.

Pourtant, les années qui suivent seront celles de l’oubli organisé d’une tragédie qui a marqué l’histoire de la France et de l’Algérie. Une sorte d’amnésie qu’il fallait généraliser. Or, la nécessité d’un travail de mémoire sur cette période de notre histoire a toujours été présente. Elle le demeure.

Dès 1963 la FNACA (Fédération nationale des anciens combattants en Afrique du Nord) a pris l’initiative de commémorer chaque année l’anniversaire du 19 mars 1962, “fin de la guerre d’Algérie”, avec l’appui d’un nombre croissant de municipalités.

Cette cérémonie, chaque année renouvelée, s’inscrit dans une démarche de souvenir, de rétablissement de la vérité, mais aussi de réconciliation entre deux peuples.

Chaque 19 mars nous cultivons ensemble la mémoire de tous ces jeunes qui sont partis au combat, parfois dans l’innocence, dans l’insouciance, d’autre fois avec la peur chevillée au corps.

La guerre d’Algérie est une période de notre histoire qu’il demeure bien difficile à analyser, qui pendant longtemps d’ailleurs fut occultée de l’enseignement.

L’histoire mêlée des peuples Français et Algériens reste encore l’objet de débats et controverses et il en sera ainsi encore longtemps.

Nous ne devons jamais oublier ces dizaines de milliers de harkis qui furent honteusement abandonnés par les autorités françaises.

Nous ne devons jamais oublier les atrocités qui furent commises dans les deux camps. Ayons le courage, comme nous avons su le faire pour d’autres périodes de notre Histoire, de reconnaître que l’utilisation de la torture par une partie de l’armée  française, sur ordre de certains de ses chefs, fut une atteinte à l’image de notre pays, de la République et des valeurs qu’elle véhicule.

La cérémonie de ce matin a aussi pour but de réaffirmer notre intérêt, que dis-je, notre attachement à militer pour la paix, comme nous le faisons tout au long de l’année lors des rassemblements patriotiques et à travers l’engagement de notre collectivité au sein de l’association mondiale des villes pour la paix.

La commémoration renforce les liens entre les générations, elle est propice à l’enseignement et au nécessaire travail de mémoire : la compréhension du présent naît de la compréhension du passé.

Au-delà des anciens combattants, la date du 19 mars 1962 appartient à notre histoire, elle appartient à notre peuple tout entier.

Comment ne pas évoquer ce matin le vent de révolte qui gronde dans les pays du Maghreb et du Proche Orient. Je souhaite exprimer ici ce matin toute ma solidarité pour ces peuples de Tunisie, d’Egypte, du Yemen, de Lybie où les combats font rage, de Barhein où la situation s’aggrave de jour en jour, qui se sont soulevés contre l’oppression qu’ils subissent parfois depuis plusieurs décennies et qui sont guidés par un idéal de paix et de liberté.

On le voit ici ou là aux quatre coins du monde, les peuples souffrent de mille maux, je pense aux Afghans qui continuent de vivre sous la menace d’une guerre illégitime qui ne veut pas dire son nom, une fois encore, je pense aux Palestiniens, je pense aux Ivoiriens, je pense aussi aux Japonais qui depuis huit jours vivent un cauchemar inimaginable sur fond de catastrophe naturelle et nucléaire. Je pense aussi aux otages, français notamment, qui de par le monde sont privés d’une valeur essentielle : la liberté.

Les équilibres mondiaux sont fragiles et il est de la responsabilité de tous de militer pour des valeurs universelles de paix et de solidarités entre les peuples. Comme l’écrivait Albert Camus : « Si l’homme échoue à concilier justice et liberté, alors il échoue tout. »

Sébastien Jumel,
maire de Dieppe, vice-président du Département